Crises et mondialisation

Crises et mondialisation : l’actualité du marxisme

Marx

Peu d’hommes n’ont autant que Marx occupé le devant de la scène intellectuelle au cours du siècle qui a suivi leur disparition. Jusqu’au milieu des années 1970 , Marx était le théoricien au goût du jour , tout écrivain ou intellectuel se réclamait marxiste. Depuis l’offensive néo libérale et la chute des régimes autoritaires socialistes, l’ont rangé au rayon « des ringardises », on a même assisté à une mise à mort de Marx et en particulier de sa thèse sur le conflit de classe comme moteur de l’histoire.

Même si le paysage social actuel des pays développés diffère de celui que Marx a analysé, on se rend compte qu’une partie de plus en plus importante de la population est menacée de paupérisation . Une différenciation en classes sociales est en train de naître et des rapports de force inégalitaires sous tendent à sortir Marx du placard.
Nous allons donc voir en quoi l’œuvre Marxienne est elle d’actualité, à travers l’étude du nouveau conflit de classe ; c’est à dire la reconstitution de la société en deux classes qui n’ont pas le même profil que celles dépeintes par Marx et la lutte qui les oppose, et les récentes formes de crise du capital ;l’application de la loi sur la baisse tendancielle des taux de profits à l’origine de la crise dans les pays de l’OCDE, et la mondialisation amplificatrice des inégalités.

A) « LA LUTTE DES CLASSES MOTEUR DE L’HISTOIRE »

1) DE NOUVELLES CLASSES…

Les années qui suivirent la seconde guerre mondiale ont été marquées par une croissance extraordinaire du PIB dans les pays de l’OCDE .

Depuis le milieu des années 60 , le capitalisme mondial ne connaît plus le même sort la croissance économique se fait à un rythme ralenti, la stagnation se ressent dans tous les secteurs malgré les fortes évolutions technologiques de certaines branches.
Au début des années 1980, on constate que les relances keynésiennes n’ont plus aucune efficacité pour retrouver la croissance perdue, dès lors les politiques se lancent dans « le tournant de la rigueur ». Ce virage s’effectue quelque soit les inspirations du gouvernement en place. En France , par exemple , les socialistes cessent les politiques économiques expansionnistes dès 1983 , par une maîtrise des dépenses publiques, la fin de l’indexation des salaires sur l’inflation et une politique du franc fort autrement dit , la croissance des taux d’intérêt réels.

Les salariés ressentent ce ralentissement, d’après les chiffres de l’INSEE le taux de salaire réel net a cru annuellement de 3.5% par an en moyenne en France sur la période 1950 1970.Alors que depuis le début des années 1970 le rythme moyen est inférieur à 0.5%. En comparant ces résultats sur longue période avec la croissance totale on remarque un décalage dût à une grande déformation du partage entre travail et capital à la défaveur des salariés, point sur lequel nous reviendrons plus tard.

On assiste alors à la naissance d’une société de la stagnation ou peut être même de la dégradation…Aujourd’hui pour ne pas voir ces revenus reculer il faut espérer une promotion ou pouvoir profiter des taux d’intérêt élevés en retirant des gains de l’épargne. Pour l’essentiel de la population les difficultés se font croissantes et le soutien de la consommation se fait souvent au risque du surendettement .Pourtant au même moment les détenteurs de patrimoine important se retrouvent dans une situation de niveau de vie jamais atteint…Mais le changement le plus grave se situe au niveau de la composition des couches les plus pauvres, durant la seconde moitié du 20ème siècle les générations d’enfants étaient toujours destinées à un sort meilleur que leurs parents, actuellement cela n’est plus assuré on est face à de la reproduction sociale voir même , à un abaissement. Dans les années 70, les personnes âgées étaient sur représentées parmi les pauvres , illustrant alors un passé d’inégalités en cours de disparition. Aujourd’hui, les pauvres sont jeunes et en quelque sorte pleins d’avenir…

La forte croissance des années post guerre a été à l’origine de la réduction des inégalités économiques. Entre 1960 et 1970 en France , le rapport entre le premier et le troisième quartile est passé de 3.5 à 2.5 ce qui montre que la partie la plus modeste de la population a connu un enrichissement plus important que la plus aisée. On constate alors une moyennisation de la société pour citer Mendras. Depuis les années 1970 cela a cessé, les inégalités économiques ont cru de façon modérée mais sensible notamment pour les échelons intermédiaires de la société ,ou apparaît un rétrécissement de la classe moyenne, ce qui constitue un retournement par rapport à la tendance passée. Pour reprendre l’image d’Alain Lipietz ce n’est plus la montgolfière qui représente le mieux la société mais un sablier.
On assiste depuis la seconde moitié du 20ème siècle à une diminution des effectifs ouvriers, vue par Marx comme les principaux acteurs de la lutte des classes. Ce phénomène est du à la désindustrialisation . L’expansion du tertiaire était censée apporter des emplois plus qualifiés et mieux rémunérés, or ce n’est pas le cas , plus que le niveau des employés est proches de celui des ouvriers et que ces deux CSP constituent à elles seules 50% environ de la population active dans les pays de l’OCDE. Mais pour les détracteurs de Marx , cette proportion n’a pas d’importance, car ce qu’ils retiennent, c’est l’appartenance de ces catégories à deux mondes différents ; le tertiaire et l’industrie, les nouvelles formes de contrat de travail, la précarisation et le chômage de masse, entraînent une désolidarisation des pauvres et ainsi ce groupe n’est pas doté d’une conscience de classe, ce qui ne lui permet pas de s’unir pour rentrer en lutte.

Certes, cela se retrouve dans toutes les sociétés occidentales, mais en reprenant le manifeste du parti communiste de Karl Marx on trouve réponse. La conscience de classe pour Marx est une conscience commune, due à une oppression réelle née de la place occupée dans le système social. L’oppression n’est donc pas imaginaire , elle existe et son oppresseur aussi. Elle est une souffrance qui entraînera la révolte puis la résistance. Mais tout d’abord ,c’est cette conscience spontanée et individuelle qui va déclencher les premières formes de luttes spontanées, inorganisées et brutales, qui permettront de comprendre l’existence d’une oppression et d’un oppresseur commun. La conscience devient alors la conscience de classe et les formes de luttes se modifient. La classe en soi devient donc la classe pour soi de par la lutte. Marx explique cette transformation dans la Misère de la philosophie : « La domination du capital a créé une situation commune, des intérêts communs pour cette masse ce qui constitue donc déjà une classe au sens ou elle s’oppose au capital mais pas encore pour elle même. C’est au cours de la lutte qui l’oppose au capital… que cette masse s’unit et se constitue en classe pour elle même ».
On ne sait pas encore si ce scénario va se produire dans les années à venir, mais ce que l’on peut constater c’est que de l’autre coté se dessine une classe dominante renforcée par les cadres et professions intellectuelles. Forte de ses compétences dans divers domaines : gestion, science, techniques…cette CSP semble se rapprocher de la bourgeoisie capitaliste par son niveau de vie et son pouvoir culturel ,mais elle est différente des chefs d’entreprises, à cause notamment du statut de salariés et du fondement de son pouvoir. Selon Marx , c’est la place occupée dans le processus productif et le rapport aux moyens de production qui constituent les critères objectifs des distinctions de classes. Or, le savoir devient aujourd’hui un « moyen de production »essentiel et la production des connaissances une activité qui concourre de plus en plus à l’accumulation.

Les futurs conflits sociaux, si ils ont lieu, seront donc déterminés par des modes de production, et des structures de classes différentes à ce que l’on a déjà connu historiquement, mais surtout on risque d’avoir à faire à une classe dominée économiquement et culturellement , ce qui est sans précédent.

2) UNE NOUVELLE LUTTE AUTOUR DE LA PLUS VALUE

Ce qui anime la lutte des classes , c’est la répartition de la plus value. Marx a fondé son analyse sur la valeur travail, il décompose la journée de travail en deux parties : une partie correspondant au temps nécessaire à la reproduction de la force de travail et l’autre dite de sur travail représentant la plus value ,soit le profit. Le but de chaque classe étant d’accaparer la plus value.

Depuis 1983, on a assisté a une dérégulation complète du système économique les entreprises qui font des profits sont depuis en proie aux fonds d’investissement. Il s’agit d’acheteurs, parfois rassemblés ,comme l’AFIC (association française des investisseurs en capital), qui s’accordent avec des banques pour obtenir des prêts à faible coût, afin de devenir actionnaires dans des sociétés en expansion cotées en bourse, dans lesquelles ils font pression bien souvent sur le salariat pour voir leur capital fructifier. C’est le système de rachat LBO (leverage buy out). Ce fonctionnement a été encouragé par la privatisation des banques et établissements de crédit, mais aussi par la destruction des systèmes de redistribution étatique, car la majorité des fonds d’investissement financent des retraites.

Aujourd’hui on voit les exemples se multiplier, par exemple Michelin en 1999 a annoncé une augmentation de 17% de ses profits, simultanément un plan de licenciements massif a été mis en place, concernant 7500 postes sur 3 ans. L’action Michelin a alors bondi de 12% permettent un gain de 2 milliard d’euros à ses actionnaires, dont 20% étaient des fonds d’investissement.

A l’heure actuelle, on a dénombré que environ 1500 milliards de dollars étaient gérés par ce type de structure pour leurs divers clients. Depuis le début de l’année 2006, dix entreprises de plus de 1 milliard d’euros ont été rachetés par système LBO, soit le double par rapport à 2005. Ce mécanisme permet une rentabilisation des capitaux de l’ordre de 25 à 40% , dans un délai suivant 2 à 4 ans à compter du rachat.

Du coté du salariat, le constat n’est pas le même si les détenteurs de parts d’entreprises voient leurs profits s’envoler et atteindre des niveaux de richesse qu’ils n’auraient jamais espéré autrefois, la pression se fait sur les salariés.

Dans le tableau suivant, qui montre les évolutions du taux de salaire horaire en fonction de la catégorie socio professionnelle en France dans le secteur privé et semi privé. On peut constater que les salaires n’augmentent guère, ou pas du tout, ou pire qu’ils reculent. Les professions les plus qualifiées s’en sortent mieux puisque l’on voit que leurs revenus se maintiennent, mais pour ce qui est des autres les choses sont plus difficiles.

Evolution du taux de salaire horaire en fonction de la CSP en France dans le secteur privé et semi privé

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Champ : salariés du secteur privé et semi-public.

* En euro constant.

** Y compris chefs d’entreprise salariés.

Source : DADS, Insee (fichier 2004).

Dans la première partie nous avions fait référence à la transformation des deux classes, en associant les professions mieux formées à la classe dominante. Pourtant le tableau ci dessus nous montre que les revenus des cadres augmentent mais de manière raisonnable. Bien sûr les revenus les plus importants bénéficient déjà d’amélioration en comparaison avec les autres, ce qui continue de creuser un fossé, mais l’explication n’est pas entièrement ici. Pour comprendre le sens de cette nouvelle dichotomie, il ne faut pas seulement se baser sur les revenus salariaux, mais sur l’ensemble des ressources des individus, patrimoine inclus.

Dans le tableau qui suit, l’INSEE a publié la possession d’épargne, d’assurance vie, d’immobilier en fonction de l’ensemble des revenus des individus.

Répartition de l’ensemble des revenus des individus en fonction de divers pôles

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Champ : France métropolitaine. Source : Insee, enquêtes patrimoines.

Nous pouvons diviser le tableau en trois . Tout d’abord jusqu’à 30000 euros on est clairement dans la classe prolétaire, le livret d’épargne basique à taux normal de placement est courant mais la possession immobilière est faible. Entre 30000 et 75000, nous sommes dans cette portion d’individus, qui pour reprendre l’image du sablier est dans l’étranglement ,et qui rejoindra dans peu de temps l’une des deux classes. On a les même caractéristique qu’auparavant à la différence que le pôle immobilier est plus important, et que l’on voit apparaître des placements de prévoyance : retraite, assurance-vie…Pour les tranches supérieures à 75000, la classe dominante, on leur retrouve des participations dans tout les domaines, mais surtout la disposition d’actions…

Nous avons donc un fait clair, les entreprises font des bénéfices mais les salaires du prolétariat n’augmentent pas ils diminuent même, la plus value profite aux détenteurs des moyens de production et catégories professionnelles proches des directions. Nous sommes donc dans une phase d’aliénation que Marx a en son temps décrit. Mais l’originalité du phénomène est que des nouveaux procédés d’enrichissement sont apparus dans les mécanismes boursiers : les stocks options.

Comme nous l’avons vu dans une première partie, la division actuelle est faite sur deux nouvelles typologies de classe, cela apporte une forme différente à la lutte. La classe dominante étant toujours plus prolifique pour trouver de nouveaux moyens d’enrichissement, les formes d’extorsion de la plus value deviennent plus variées.

Quand Marx a rédigé ses œuvres, il se trouvait aux prémices de la spéculation boursière. Déjà les détenteurs du capital investissaient leurs profits sur les places boursières, dans l’optique de générer de nouveaux bénéfices. Au 19ème , Marx intégrait les cadres dans le prolétariat même si ils ne le rejoignaient pas par manque de conscience de classe, aujourd’hui ils sont liés aux détenteurs des moyens de production.

La fin du 20ème siècle a vu apparaître de nouvelles formes de spéculation qui ont permis aux « boursicoteurs » de faire des profits de manière sûre :les stocks options.

En anglais stocks signifie action, la stock option est donc une option d’achat d’action. Le conseil d’administration d’une entreprise donne la possibilité aux salariés qu il a choisi, d’acheter des actions à un tarif avantageux fixé à la période t. Au bout de 5ans, l’employé à le droit de lever l’option, c’est à dire qu’il va acquérir ses actions au prix décidé en t. Si le cours de l’action est plus élevé l’employé va lever l’option, vendre et empocher la différence , si le cours est inférieur le détenteur va les conserver et lever l’option quand les cours permettront des bénéfices. Au début des années 1990, l’Etat, que Marx a toujours jugé arbitre de la lutte des classes, a essayé de réglementer ce système en taxant les bénéfices de stocks option à 19.4% lorsqu’ils excédaient le seuil des 332000 francs. Cette règle a été facilement contournée puisque les actionnaires écoulaient leurs stocks options par paquet, pour rester sous la barre fatidique des 332000 francs .

Bien évidemment, les chefs d’entreprises n’ont jamais attribué de stock options à leurs prolétaires. Les acquéreurs sont des cadres qui sont ainsi intégrés aux stratégies patronales. Les stocks options sont sans cotisations sociales, CSG et autres impôts , ce qui est un « jackpot » pour celui qui les détient.

Pour conclure, on se rend compte qu’actuellement nous sommes dans une période de contraction de la plus value puisqu’elle rémunère les détenteurs de capitaux uniquement . De nouvelles formes de spéculation boursière sont apparues, les stocks options apparaissent comme un moyen d’aliénation suprême du prolétariat, les bénéfices sont assurés et net de tout prélèvement La classe dominante a ici trouvé le moyen de ne plus participer au système de répartition et de contribuer à l’accroissement des inégalités. Une loi de contrôle des stocks options est actuellement en pour parler au niveau européen, mais l’Europe étant fondée sur le principe de concurrence, on peut se demander si elle ne favorisera pas les capitalistes ?

B) LES DISFONCTIONNEMENTS DU CAPITALISME

1) LES PAYS DE L’OCDE SUBISSENT LA LOI TENDANCIELLE DE BAISSE DES TAUX DE PROFITS

Depuis la seconde moitié des années 1960, l’économie mondiale connaît un ralentissement, après une grosse décennie de croissance soutenue. Devant l’échec des relances keynésiennes pour « doper » l’économie, les Libéraux ont accaparé le devant de la scène, en démontrant que la stagnation était créée par l’importance des dépenses publiques et les entraves au marché. Dans les années 80, beaucoup de pays ont opté pour une politique de rigueur, 25 ans plus tard , nous sommes toujours dans une situation de croissance timide, il faut en plus ajouter à cela le chômage de masse.

Pour les économistes régulationnistes ,pensée du courant hétérodoxe qui tend à se détacher des néo classiques et keynésiens, les problèmes économiques sont dus à une crise du régime d’accumulation fordiste. La période 1950 1965 a baigné dans un mode de production qui permettait aux salariés l’accès à la société de consommation par une politique de hauts salaires. Des déséquilibres existaient mais ils étaient comblés par la croissance. A la moitié des années 1960,commence la crise du régime de production fordiste. Les évènements de mai 1968, en France, sont révélateurs du problème, les travailleurs n’ont plus supporté les conditions de travail cela s’est traduit par de l’absentéisme , des taux de turn over importants… A cela on a dû ajouter une montée de la concurrence des pays en voie de développement, ce qui a enrayé un phénomène de stagnation que l’on connaît toujours aujourd’hui. Les régulationnistes prônent donc la thèse selon laquelle nous devons trouver un nouveau régime d’accumulation.

On comprend ainsi pourquoi les politiques keynésiennes ou libérales n’ont pas d’effet et comment a-t’on pût rentrer dans la crise. Pourtant lorsque l’on sait que le secteur des entreprises est débiteur net , on peut avoir du mal à comprendre cette la crise ? Les entreprises cherchent aujourd’hui l’autonomie financière , depuis les années 1990 elles sont toutes pour la plupart désendettées et en capacité de financement excédentaire. Sachant que les taux d’intérêt sont élevés, les créanciers sont les grands gagnants. La bonne santé des entreprises ne s’est pas faite grâce à la conjoncture car comme nous l’avons vu ci dessus elle n’est pas favorable, c’est donc l’emploi qui a servi de variable d’ajustement.

Pour être excédentaire, les entreprises ont donc licencié ou précarisé un certain nombre d’emplois, le chômage et l’appauvrissement des travailleurs ont augmenté les dépenses publiques et sociales. Le déficit public est de plus en plus important, comme l’ Etat s’endette à la place des entreprises . A cela il faut ajouter que les taux d’intérêt sont supérieurs au taux de croissance ce qui augmente le fossé. La rigueur budgétaire impose depuis les années 1980, dans les pays de l’OCDE, tente de réduire le déficit publique qui est actuellement le seul rempart contre la pauvreté et l’exclusion. Dans les pays anglo saxons, les Thatcher, Reagan et autres Bush ont choisi d’ignorer cela, aujourd’hui 20% des Américains vivent sous le seuil de pauvreté…

La précarisation de la classe moyenne, est un mauvais présage puisque cela peut induire une faiblesse structurelle de la consommation. La logique serait donc d’augmenter les salaires pour offrir des débouchés aux entreprises, mais cela ne va pas dans le sens des créanciers qui vont craindre alors de l’inflation et donc une baisse des taux d’intérêt. Organiser un partage plus juste des profits est mal vu par les marchés financiers , la baisse des taux d’intérêt c’est « l’euthanasie du rentier » comme l’a qualifié Keynes. Les capitalistes préfèrent donc éviter que les marchés du travail soient trop dynamiques ,le chômage de masse permet alors de faire pression à la baisse des salaires, ainsi ils peuvent placer d’importantes plus values sur les marchés financiers. Les marchés financiers servent donc des intérêts divergents à ceux de la société, ce sont ceux d’un groupe d’individus détenteurs des moyens de production : les capitalistes de la classe dominante.

Cette crise n’est pas que le résultat d’une classe dominante égoïste qui réalise ses intérêts sans se soucier du sort des travailleurs . Comme l’a montré Marx en son temps le capitalisme connaît des maux qui viennent de lui même et qui l’amèneront à sa perte.

Dans son œuvre Le Capital , Marx décrit la La loi de la baisse tendancielle du taux de profit.

Lorsque la productivité augmente, on va donner à un travailleur la tâche de deux autres, il va donc faire le sur travail de deux ouvriers. Le taux de plus value va donc s’accroître mais en réalité la masse de la plus value va baisser car ce dernier, ne pourra produire le travail de trois employés. Par la même occasion la rentabilité du capital va diminuer car un même volume de capital ne permettra plus d’exploiter autant de travail qu ‘avant, il va donc avoir une réduction en capital variable : le travail. Nous allons avoir deux effets ; tout d’abord une augmentation ,du degré d’exploitation du travail avec une appropriation du sur travail, de la journée de travail et une intensification du travail, dû à la décroissance du capital variable. Mais d’un autre côté on a un renforcement de la plus value grâce aux gains de productivité. On voit donc que le capitalisme concoure à sa propre baisse, puisque l’augmentation de la productivité entraîne un abaissement du nombre de travailleurs utilisables avec la même quantité de capital ce qui plombe le profit. Cela s’aggrave au fur et à mesure des années et amène les profits à tendre vers 0. Marx a décrit un certains nombre d’éléments qui vont atténuer la diminution. Dans un premier temps, les capitalistes agissent sur la réduction du salaire en dessous de sa valeur, c’est un moyen à la fois de rester compétitif face à la concurrence mais aussi de contrecarrer la baisse. Ensuite, la baisse de prix des éléments de capital constant , en d’autres termes, la productivité permet de traiter une grande quantité de matières premières et le prix de ces dernières va donc descendre ce qui va permettre de dégager plus de profits jusqu’à que le prix arrive à un niveau en deçà duquel il ne pourra plus diminuer et il n’y aura plus de « parachute ». De même , la surpopulation relative permet la même conséquence. Il s’agit de l’ensemble des travailleurs libérés par les gains de productivité d’un secteur qui pourront être acquis « à vils prix » ailleurs .Enfin nous avons l’augmentation du capital par actions dont nous avons vu les résultats dans la partie consacrée à la plus value, et le commerce extérieur qui va multiplier les trois premières tendances mais nous y reviendrons plus tard.

Evolutions des productivités des facteurs de production aux Etats Unis, au Japon et en France sur la période 1950-1992

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Voici , un tableau issu d’un autre qui a été tronqué appelé « les comptes de la croissance 1913 1992 »,moyenne annuelle des taux de croissance cumulés, d’Angue Maddison extrait de l’économie mondiale 1820 1992 parut en 1995. On voit ici que la loi sur la baisse tendancielle du taux de profit est confirmée. Lorsque la productivité du travail augmente celle du capital diminue , ce qui signifie que les capitaux investis engrangent de moins en moins de profits et cela jusqu’à un point ou l’on investit à perte.

La croissance molle est donc la cause du phénomène de crise que nous connaissons actuellement , l’origine de cette dernière peut être expliquée par : une crise du régime d’accumulation fordiste ou encore par une mauvaise répartition de la plus value en faveur de la classe dominante. Ces causes ne sont peut être en faites « satellites » à la cause principale c’est à dire que le système de production capitaliste est parcouru de crises dont les origines viennent de son fonctionnement. La crise résulte donc de l’utilisation d’un mode de production capitaliste.

2) LA MONDIALISATION

La mondialisation est donc un des facteurs qui permet de limiter la baisse tendancielle des taux de profits en offrant de nouveaux champs d’expansion au capitalisme. Pour reprendre l’introduction à l’article de Jean Paul Fitoussi appelé : « Mondialisation et inégalités », le phénomène relève de plusieurs sphères. Tout d’abord au niveau symbolique elle s’amorce comme le déclin des pays riches laissant ainsi l’espoir aux plus pauvres de se développer. Ensuite, sur le plan réel, elle agît en amplifiant les inégalités, de répartition du profit entre les salaires et les capitaux, mais aussi entre les travailleurs qualifiés et non qualifiés. Et enfin, l’auteur dépeint un troisième volet qu’il qualifie d’idéologique, dans lequel il montre que l’Etat à tout niveau ne doit plus intervenir car cela gène la coordination des marchés qui s’équilibrent naturellement lorsqu’il n’y a pas de règles du jeu.

On peut donc voir le phénomène sous plusieurs angles mais chacun d’entre eux nous ramène au même constat ; La mondialisation est génératrice d’inégalités.

Dans les pays industrialisés, Le mouvement des inégalités se fait en deux sens. Tout d’abord on voit apparaître des inégalités structurelles , elles sont dues au fait que la globalisation financière pousse à une logique différente du partage de la plus value. Comme il n’existe plus aucune entrave à la mobilité des capitaux, les investisseurs se tournent donc vers les pays ou la main d’œuvre est moins chère à un niveau identique de qualification dans le Nord. La différence de coûts se fait sur deux niveaux, soit les pays occidentaux se retrouvent face à des pays qui ont une main d’œuvre à bas prix , soit ce sont des pays ou la protection du travailleur est inexistante, il y a donc gain en charges sociales. La rentabilité étant le maître mot des investisseurs, se tourner vers les pays du Sud leur permet d’abaisser leurs dépenses salariales de 300à 400%. Le second problème au sein même de ce type d’inégalités est la formidable envolée des revenus non salariaux , il s’agit d’un débat que nous avons déjà constaté auparavant, les propriétaires de rentes et profits ont la possibilité de placer sur un champs d’action international, allant chercher à l’étranger les taux d’intérêts les plus rémunérateurs .Le montant de ces placements atteints aujourd’hui les 2% du capital total des pays riches, on peut considérer ce mouvement marginal quand on ne sait pas qu’un groupe restreint « se partage le gâteau ».

Ensuite, on a pu constater que la mondialisation encourageait des inégalités dynamiques , c’est à dire au sein d’un même groupe de personnes. On peut synthétiser le commerce mondial avec un mode d’échange comme celui des avantages comparatifs de Ricardo. En somme les pays se spécialisent dans le domaine ou ils ont des facteurs de production en abondance et importent ceux dans lesquels ils sont moins biens dotés .Les pays du nord vont donc exporter des biens composés avec du travail qualifié, à haute valeur ajoutée, quand aux pays du Sud, ils échangeront à l’extérieur une production faite par des travailleurs peu qualifiés. Dans les pays occidentaux on va donc voir apparaître un chômage massif chez les travailleurs de faible qualification, alors que ces derniers connaissent un meilleur sort dans les pays en développement. Pour donner un aperçu de l’ampleur de ce phénomène en France le taux de chômage des travailleurs non qualifiés est passé de 3% en 1970, à 9% en 1980, à 20% en 1993.

Il ne faut pas croire pour autant que la mondialisation apporte de grands bénéfices aux pays en développement. Pendant des années , on a entendu de formidables louanges sur le bienfait des investissements directs à l’étranger sur le Sud, portant depuis les années 90 on pointe du doigt des effets plutôt dévastateurs, que les reportages d’Orange au Sénégal on dû mal à nous faire oublier. Ce manque d’efficacité des IDE dans les pays en voie de développement est principalement du au fait que ces fonds ont servi à financer majoritairement la privatisation des services publics et non au démarrage de projets plus dynamiques.

La dépendance accrue des territoires aux stratégies des entreprises fait apparaître de nouvelles formes de coopérations ou de compétitions . On peut constater que les firmes multinationales empiètent sur des domaines ou la souveraineté et les responsabilités étaient traditionnellement le domaine réservé des gouvernements nationaux . Ainsi ,nous constatons l’incapacité de l’ état à contrôler le capital dans le cadre de ses frontières par des mesures législatives ou d’autres mesures politiques conduit non seulement à l’affaiblissement de l’état lui même ,mais à l’amoindrissement de toutes les structures qui agissent dans le cadre national : les parlements ,les partis politiques , les centrales syndicales . En d’autres termes ,tous les instruments d’un contrôle démocratique potentiel ou réel.

L’état doit désormais partager le gouvernement avec d’autres formes d’organisations supranationales .Ainsi durant la dernière décennie ,on a commencé à observer de plus en plus un désengagement de l’état . Le mouvement s’applique à tous les états quels qu’ils soient mais cette évolution est la plus flagrante et la plus rapide dans les PED, ce qui encourage la pauvreté et l’exclusion , là ou elle est déjà.

Ces derniers à peine sortis du colonialisme du 18ème ,19ème et début du 20ème siècle par de longues et dures luttes d’indépendance , se trouvent confrontés à une nouvelle forme d’hégémonie qui n’est plus seulement étatique ,mais de plus en plus le fait d’entreprises. Ces dernières renforcent et accentuent une domination des pays riches les plus puissants, sur les PED dans les relations internationales.

Pour revenir au cadre de l’analyse Marxienne, on trouve donc plusieurs aboutissements à la mondialisation. Tout d’abord elle a permis d’éviter la baisse tendancielle des taux de profits en offrant de nouveaux champs d’expansion au capitalisme. Ensuite on la retrouve génératrice d’inégalités au sein des pays détenteurs des moyens de production aggravant l’aspect bipolaire de ces sociétés. Enfin n’étant pas satisfaite d’une crise interne des pays capitalistes, elle va jusqu’à scléroser les économies les plus pauvres , ou le capital à volé le pouvoir étatique.

Les problèmes d’extorsion de la plus value ,de conflit de classe… ont été transposés à l’échelle internationale .C’est peut être donc ici qu’il faut s’intéresser à la dimension prophétique de l’œuvre de Marx dans laquelle il invitait les prolétaires du monde à s’unir ?

CONCLUSION

Les choix de nos dirigeants politiques, dans les années 1980, ont généré des inégalités et remis le débat marxiste au goût du jour, à l’heure ou même ses plus ardents défenseurs étaient à bout d’arguments.

Le prolétariat est aujourd’hui formé d’ouvriers et d’employés , travailleurs exploités de l’industrie et du tertiaire. Quand à la classe dominante, elle se compose à présent des éternels détenteurs des moyens de production, mais aussi de « la partie supérieure » du salariat, disposant d’un haut niveau de formation intellectuelle. Le conflit sur la plus value a donc pris une autre dimension. On constate une contraction de la plus value car les salaires du prolétariat reculent, et à l’opposé les détenteurs des moyens de production voient leurs revenus augmenter à un niveau jamais atteint. La nouveauté résulte dans le fait que ces derniers disposent de nouveaux moyens financiers comme les stocks option pour rentabiliser le capital et intégrer les employés aux stratégies patronales.

Outre le renouveau du conflit de classe, les années 70 ont vu s’installer un état de croissance molle qui voit se réaliser la baisse tendancielle des taux de profit, loi « originele » marxienne. Marx avait écrit ce dogme pour justifier sa théorie selon laquelle, les crises du capitalisme émanent de son propre fonctionnement. La mondialisation, est un des facteurs qui permet d’enrayer temporairement la baisse tendancielle des taux de profits, mais elle est surtout moteur inépuisable d’inégalités autant au sein des pays du nord que dans les rapports nord sud, ou les pays du sud se retrouvent dominés économiquement que idéologiquement.

Nous sommes donc encore à l’état de « constat social » de l’œuvre marxiste, puisque les livres de Marx avaient une portée prophétique dans lesquelles il montrait que le capitalisme était voué à l’échec, et qu’il se détruirait de ses propres maux. Lénine, grand disciple de Marx, a dit que « l’exportation de capitaux était le stade ultime de l’impérialisme », ainsi la mondialisation pourrait elle être considérée comme la dernière mutation du capitalisme avant sa mort ?

Vanessa.